Une « certaine idée » de l’Europe 

Une « certaine idée » de l’Europe : le couple franco-allemand comme moteur d’une Europe « de l’Atlantique à l’Oural » forte et indépendante des Anglo-américains*

La méthode du Général de Gaulle en matière d’Europe était, à priori, celle d’un pragmatisme économique et stratégique associé à un fort rejet de toute institution européenne qui priverait la France de sa souveraineté et de l’exercice de sa grandeur[1]. Tout comme il l’avait proclamé au long de ses discours sur la construction européenne pendant sa « deuxième résistance », Charles de Gaulle est resté constant sur l’idée que l’Europe devrait se construire à partir d’un dialogue direct entre la France et l’Allemagne. Dans ce sens-là, il a misé sur une entente directe avec le chancelier Adenauer, l’invitant le 14 septembre 1958 dans sa maison de Colombey-les-Deux-Eglises. Le chancelier allemand fut alors le seul chef de gouvernement étranger jamais reçu à la Boisserie, résidence privée du Général de Gaulle. De Gaulle dans ses Mémoires :

« C’est à Colombey-les-Deux-Églises que je le reçois […]. Il me semble, en effet, qu’il convient de donner à la rencontre une marque exceptionnelle et que, pour l’explication historique que vont avoir entre eux, au nom de leurs deux peuples, ce vieux Français et ce très vieil Allemand, le cadre d’une maison familiale a plus de signification que n’en aurait eu le décor d’un palais »[2].

Même si les deux grands hommes d’Etats ne partageaient pas une conception commune des grandes questions de la politique internationale[3], cette première rencontre marqua le début des relations franco-allemandes, lues à la lumière du rapprochement personnel entre Charles de Gaulle et Konrad Adenauer et à leur commune volonté politique : « la réconciliation des Germains et des Gaulois »[4].

Le fondateur de la Ve République et le chancelier allemand se sont rencontrés à 15 reprises entre 1958 et 1963 au cours de plus de cent heures d’entretiens et ont aussi échangé une correspondance abondante comprenant 40 lettres[5]. Cette relation d’amitié a inspiré le président de Gaulle, qui osa proposer au chancelier Adenauer – à l’occasion de leur rencontre organisée entre les 29 et 30 juillet 1960 – une organisation politique de l’Europe[6], proposition qui opposa les partenaires européens, mais aussi les ministres du chancelier Adenauer, qui l’avaient convaincu de résister à « la séduction du plan français, ambitieux et cohérent, mais tout à fait étranger aux idées de supranationalité ou de fédéralisme »[7]. Le Général de Gaulle regretta finalement d’avoir parlé « aussi franchement » au chancelier allemand, témoignant dans une lettre envoyée le 30 septembre 1960 à Michel Debré, alors son premier-ministre : « Je le croyais plus vraiment européen que, sans doute, il ne l’est en réalité »[8].

Malgré les tensions surgies entre les deux[9], un rapprochement spectaculaire eut lieu en 1962, au cours des voyages officiels, à savoir, celui du chancelier Adenauer en France (5-6 juillet 1962) et du Général de Gaulle en Allemagne (4-9 septembre). Charles de Gaulle fut à ce point chaleureusement reçu par le peuple allemand que l’hebdomadaire à grand tirage, Der Spiegel, en tirait la conclusion :

« De Gaulle est venu en Allemagne président des Français et il en repart empereur d’Europe »[10].

La suite de cette grande relation d’amitié franco-allemande s’est concrétisée dans la signature du Traité d’Elysée du 22 janvier 1963, prévoyant la réalisation de projets communs et la concertation systématique des deux pays dans les domaines de la défense, des affaires étrangères et de la culture, dans le but d’établir une politique européenne sur un axe fort, celui de Bonn-Paris[11]. Perçu par les Européens comme la garantie de la paix en Europe, ce traité fut regardé avec scepticisme par les Etats-Unis et qualifié de « complot militariste » par les Soviétiques. Alain Peyrefitte notait l’émotion qui suivit la signature du traité :

« Nous, Pompidou et Peyrefitte, avons été aussi étonnés l’un que l’autre que le Chancelier et le général, toutes signatures échangées, se soient embrassés, dans un élan auquel personne ne s’attendait, sans doute pas eux-mêmes. Pompidou, qui connaît le Général mieux que moi, ne l’avait jamais vu, lui si maître de lui, céder ainsi à une poussée d’émotion. Le combat contre l’Allemagne, c’était toute sa vie … Et voilà que tout basculait en cet instant de fraternité poignante »[12].

Dans un ouvrage récemment publié sous le titre de la Grande Illusion, Alain Minc écrit encore :

« Entre 1960 et 1966, le Général pouvait construire une Europe à sa main : les Allemands étaient prêts à reconnaître sa tutelle, et les autres pays s’y seraient ralliés, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Sans doute aurait-il dû compenser l’édification européenne de figures de styles atlantiques, à l’époque, nécessaires : la concession était modeste au regard de l’enjeu, surtout de la part d’un homme d’Etat plus atlantiste que quiconque quand se présentaient de vrais dangers. Le culte de l’indépendance nationale, le désir de s’ébattre diplomatiquement en toute liberté, de vieilles méfiances recuites à l’égard des Etats-Unis, une haine atavique de la supranationalité : il n’en a pas fallu davantage pour laisser passer l’occasion. Ce sera l’éternel péché historique du gaullisme »[13].

Pourtant il serait illusoire de croire que la République fédérale d’Allemagne aurait été disposée à accepter la tutelle de la France, d’autant plus que même le Traité d’Elysée a été ratifié par l’Allemagne sous condition de l’existence d’un préambule qui en limite strictement la portée, précisant que le traité ne devait nuire ni au fonctionnement de l’Alliance atlantique, ni à son organisation militaire, ni à l’intégration économique et politique de l’Europe, ni finalement à une future adhésion britannique au Marché commun[14].

D’ailleurs, à son arrivée au pouvoir, Charles de Gaulle a certes endossé l’héritage du Traité de Rome de 1957. Pour cette raison en partie, il apparaissait en 1965 aux yeux de deux Français sur cinq comme le « champion de l’Europe unie » – un jugement auquel il souscrivait lui-même très volontiers, confiant à Alain Peyrefitte : « Il m’arrive de me demander si je ne suis pas le seul véritable Européen ». Pourtant, il ne se priva pas d’occasion de rappeler que s’il avait été aux affaires à l’époque de sa signature, « on l’aurait fait d’une manière assez différente ». En outre, la conception de l’Europe resta inchangée chez de Gaulle, quel que soit le contexte politique dans lequel il l’a expliquée : « Oui, c’est l’Europe, depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, c’est l’Europe, c’est toute l’Europe, qui décidera du destin du monde ! » ; « L’atmosphère européenne serait changée de l’Atlantique jusqu’à l’Oural » ; « [en 1945], je n’oubliais pas que l’Europe va de Gibraltar à l’Oural »[15].

La conception gaullienne de l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural », thème central de la politique étrangère du Général de Gaulle, témoignait en même temps d’une certaine méfiance vis-à-vis des Anglo-saxons, qui se déclinait sur deux plans. D’une part, Charles de Gaulle s’est montré sceptique à l’égard de l’appartenance de la Grande Bretagne à l’Europe en vertu de son allégeance historique et profonde avec les Etats-Unis. D’autre part, le Général de Gaulle trouvait inopportune l’influence américaine trop étroite sur le continent dans le contexte où la menace de la guerre était alors disparue, tout en déplorant en même temps le monopole du pouvoir que les Etats-Unis ambitionnaient détenir dans le monde occidental. Si nous tenons compte aussi de la conception gaullienne de l’indépendance nationale, force est de souligner que Charles de Gaulle fut généralement catalogué comme un des champions de l’antiaméricanisme[16]. Les origines de cette antipathie remontaient pourtant à la période de la Deuxième guerre mondiale, quand les autorités de Washington ont jugé utile de maintenir des relations cordiales avec le gouvernement du maréchal Pétain et de ne pas reconnaître le Comité du Général de Gaulle comme gouvernement de la France libre. Le président Roosevelt et le secrétaire d’Etat, Cordell Hull ont toujours insisté sur le fait que Charles de Gaulle n’avait pas un mandant de la part des Français pour confirmer sa légitimité :

« Si quelqu’un peut me donner un certificat témoignant du fait que de Gaulle est le représentant du peuple français, je vais traiter avec lui, sinon, je n’ai aucune intention de changer d’avis »[17].

A cette attitude américaine hostile, nous pouvons ajouter comme argument en faveur du scepticisme gaullien à l’égard de la politique américaine, l’exclusion de la France de la conférence de Yalta, tenue en février 1945. Ce geste représenta pour le Général de Gaulle le symbole vivant de la duplicité des Anglo-américains, ainsi que de l’ambition des Anglo-saxons et des Russes qui voulaient être les seuls bénéficiaires du partage des zones d’influence[18].

Comme il note dans ses Mémoires de guerre, l’antipathie du Général s’est facilement étendue aux Anglais car il avait pris au sérieux l’affirmation de Winston Churchill de 1944 :

« chaque fois qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous serons toujours pour le grand large. Chaque fois qu’il me faudra choisir entre vous et Roosevelt, je choisirai toujours Roosevelt »[19].

Malgré le fait que Churchill fut le seul à le soutenir pendant la guerre, c’était cette proximité des Anglais et des Américains qui a suscité finalement la méfiance de Charles de Gaulle. A son tour, Churchill aurait, d’ailleurs, affirmé que : pour s’assurer lui-même de son propre patriotisme, le Général de Gaulle jugeait nécessaire d’insulter les Britanniques au moins une fois à la semaine[20].

Pour la première fois depuis la guerre, le président Charles de Gaulle se trouvait en voyage officiel en Grande Bretagne, du 5 au 8 avril 1960. Le 7 avril, il a tenu son discours devant le Parlement anglais pour rendre hommage au seul pays qui l’avait reçu de ses côtés pour combattre ensemble l’ennemi nazi – et cela malgré les désaccords « sur des points particuliers » avec son « très illustre ami », Winston Churchill. La présence du Général de Gaulle devant le Parlement britannique « atteste au peuple de Grande-Bretagne que le peuple français lui a voué pour toujours son amitié et son admiration »[21]. Pourtant, tout en faisant l’éloge du système politique anglais, Charles de Gaulle réussit très habilement à dévoiler les conditions de la France pour construire la paix avec la Grande Bretagne, quelques semaines justement avant le sommet de Paris, organisé par les quatre grandes puissances :

« La France croit que cette paix ne peut se réaliser si d’abord la crainte générale d’un anéantissement soudain n’est pas supprimée (ce qui implique la limitation et le contrôle des armements dans l’un et dans l’autre camp !) La France veut que soit avant tout détruit les stocks d’armements nucléaires, changer la destination des installations où on les fabrique, placer sous surveillance commune les fusées et les avions capables de les lancer ainsi que les bases fixes et flottantes d’où peuvent être lancés ces véhicules de la mort. Et, pour sa part, la France serait très heureuse d’arrêter les expériences et les réalisations qu’elle entreprend pour se doter à son tour des armes que possèdent les autres dès lors que ceux-ci cesseraient d’en disposer… La France estime que, en définitive, ce qui importe par-dessus tout, c’est que s’établisse, que s’organise par-dessus les diverses politiques la coopération de ceux à qui il ne manque rien pour aider ceux qui manquent de tout… J’affirme que, dans cette très importante occasion, elle se sent, malgré les divergences dans d’autres domaines, côte à côte avec l’Angleterre ! Quels pays autant que les nôtres ont, par-dessus quelques différences passagères, des buts qui soient pareillement ressemblants ? Quels peuples, mieux que la Grande-Bretagne et la France, savent que rien ne sauvera le monde sinon ce dont elles sont l’une et l’autre par excellence capables : la sagesse et la fermeté »[22].

L’idée d’une Europe où la Grande Bretagne aurait sa place avait été reprise à plusieurs fois par Charles de Gaulle, conscient du fait que les Britanniques n’allaient pas céder ni à la tentation de la supranationalité, ni à celle du fédéralisme parce qu’ils partageaient la même volonté de préserver l’indépendance des nations[23]. Par voie de conséquence, l’adhésion britannique à l’Europe produirait des avantages importants aux yeux du Général : un considérable renforcement de la puissance et de l’autorité de la Communauté européenne et, notamment, la garantie contre toute évolution de l’Europe vers l’intégration politique, puisque l’Angleterre resterait étroitement attachée à la souveraineté nationale[24]. En même temps, Charles de Gaulle voyait également des inconvénients : le fait que les Britanniques étaient trop attachés à l’héritage du Commonwealth pour s’orienter vers des relations plus étroites avec le continent, cherchant plutôt à diviser qu’à unir pour se positionner en tant qu’arbitre en Europe, notamment entre la France et l’Allemagne. De plus, les liens privilégiés avec les Etats-Unis faisaient de la Grande Bretagne, aux yeux du président français, le Cheval de Troie des Américains en Europe.

Il en a fallu deux années de négociations et de discussions pour que les entretiens franco-britanniques de Rambouillet du 15 et 16 décembre 1962[25] soient arrivés à convaincre le Général de Gaulle que l’entrée de l’Angleterre en Europe renforcerait inévitablement la prépondérance américaine. A l’occasion de sa conférence de presse du 14 janvier 1963, le président français fit savoir au monde sa décision et ses raisons :

« L’Angleterre a demandé à son tour à y entrer mais suivant ses propres conditions. Cela pose sans aucun doute à chacun des six Etats et ça pose à l’Angleterre des problèmes d’une très grande dimension. L’Angleterre, en effet elle, est insulaire. Elle est maritime. Elle est liée par ses échanges, ses marchés, ses ravitaillements aux pays les plus divers, et souvent les plus lointains… Elle a dans tout son travail des habitudes et des traditions très marquées, très originales. Bref, la nature, la structure qui sont propres à l’Angleterre diffèrent profondément de celle des continentaux. Comment faire pour que l’Angleterre telle qu’elle vit, telle qu’elle produit, telle qu’elle échange, soit incorporée au Marché commun tel qu’il a été conçu et tel qu’il fonctionne »[26].

Cette conférence de presse trace, en même temps, une nouvelle phase dans l’action du Général de Gaulle après les événements marquants de l’année 1962 à savoir, la fin de la guerre en Algérie, le remplacement du Premier Ministre Michel Debré par Georges Pompidou, la consolidation du système politique français après le référendum d’octobre et, finalement, le résultat des élections législatives procurant au parti gaulliste une solide majorité. Sur le plan international, il y avait l’échec des discussions sur l’organisation politique de l’Europe (Plan Fouchet), la crise des missiles de Cuba, comprise par le Général de Gaulle comme la confirmation de ses doutes concernant l’engagement nucléaire américain pour la défense de l’Europe, et, enfin, le discours de président Kennedy du 4 juillet 1962 proposant aux Européens un « partnership atlantique », vu comme un défi à « l’Europe européenne »[27]. Dans ce contexte, le veto français – ou plutôt gaullien – à l’adhésion de la Grande Bretagne au Marché commun s’explique à la lumière de la méfiance du Général de Gaulle quant au monopole du pouvoir des Etats-Unis et à son ambition de faire imposer la voix de la France dans le bloc démocratique en tant que partenaire égal des Américains et pionner d’une Europe « européenne » :

« D’ailleurs cette Communauté s’accroissant de cette façon verrait se poser à elle tous les problèmes de ces relations économiques avec toute sorte d’autres Etats et d’abord avec les Etats-Unis. Il est à prévoir que la cohésion de tous ses membres qui seraient très nombreux, très divers n’y résisterait pas longtemps. Et qu’en définitive il apparaîtrait une Communauté Atlantique colossale sous dépendance et direction américaine, et qui aurait tôt fait d’absorber la Communauté de l’Europe »[28].

L’approche française sur le dossier de la candidature britannique au Marché commun resta inchangée au moment de la deuxième demande d’adhésion de la Grande Bretagne, déposée en mai 1967 – se heurtant à nouveau du véto français. Charles de Gaulle expliqua sa position à l’occasion d’une conférence de presse, organisée le 16 mai 1967. Il y avança aussi la position qu’il prendrait à la réunion des dirigeants de la Communauté, destinée à avoir lieu à la fin du mois pour célébrer le dixième anniversaire du traité de Rome :

« Je dirai seulement qu’il semble qu’une impression de solidarité se fait, depuis quelque temps, jour, parmi les Six. Je parle de leur solidarité vis-à-vis de l’extérieur. Ça tient peut-être en partie à la grande confrontation tarifaire qui s’est terminée la nuit dernière, et où on est parvenu à un accord par de réciproques compensations. Mais qui a montré que les Etats atlantiques, les plus atlantiques, je veux dire : les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, les Scandinaves, avaient des intérêts qui différaient essentiellement des intérêts des continentaux… ce renforcement de l’esprit européen parmi les Six tient peut-être encore à la menace que fait peser sur eux, dans le domaine technologique, le déferlement conquérant des américains. Mais c’est surtout dans le domaine politique, conjugué naturellement avec celui de la défense, que le comportement des Etats-Unis, soutenus par les britanniques, le comportement des Etats-Unis a pu faire discerner aux Six quelles raisons proprement européennes justifieraient leur concert »[29].

Misant sur un « souffle nouveau » d’indépendance par rapport à l’atlantisme et sur « une solidarité vis-à-vis de l’extérieur », Charles de Gaulle expliquait ensuite aux partenaires européens que l’adhésion de la Grande Bretagne, en vertu de son caractère insulaire ainsi que de ses liens avec les Commonwealth et les Etats-Unis, allait intervenir sur la nature même du Marché commun, dans un sens totalement contraire aux vues de la France. Il présentait aussi les domaines dans lesquelles la Grande Bretagne était, selon lui, totalement incompatible avec le Marché commun : la politique agricole, la circulation des capitaux, le statut de la livre sterling ou les liens particuliers avec les Etats-Unis. Parce que les données du problème restaient inchangées pour le Général de Gaulle, il en envisagea trois solutions : accepter la dénaturation de l’Europe par l’adhésion britannique, parvenir avec la Grande-Bretagne et les Etats qui lui étaient liés dans la zone de libre-échange à des accords d’association ou tout simplement attendre que l’Angleterre change et devienne réellement européenne[30]. Cette dernière solution était la plus adéquate aux yeux du Général de Gaulle, tout comme il le confirma le 27 novembre 1967 à l’occasion d’une de ses plus célèbres conférences de presse. Après avoir exposé à nouveau les incompatibilités de la Grandes Bretagne avec le Marché commun[31], Charles de Gaulle trancha sa position :

« ce serait évidemment l’éclatement d’une communauté qui a été bâtie et qui fonctionne suivant des règles qui ne supportent pas une aussi monumentale exception…qui ne supporterait non plus qu’on introduise parmi ses membres principaux, un Etat qui précisément par sa monnaie, par son économie, par sa politique, ne fait pas partie actuellement de l’Europe telle que nous avons commencé à la bâtir. Faire entrer l’Angleterre, et par conséquent, engager maintenant une négociation à cet effet… ce serait pour les Six donner d’avance leur consentement à tous les artifices, délais et faux-semblants qui tendraient à dissimuler la destruction d’un édifice qui a été bâti au prix de tant de peine et au milieu de tant d’espoir…Pour que l’Europe puisse faire équilibre à l’immense puissance des Etats-Unis, il lui faut non pas du tout affaiblir mais au contraire resserrer les liens et les règles de la Communauté…Pour que les îles britanniques puissent réellement s’amarrer au contient, c’est encore une très vaste et très profonde mutation qu’il s’agit. Tout dépend donc, non pas du tout d’une négociation qui serait pour les Six, une marche à l’abandon, sonnant le glas de leur communauté, mais bien de la volonté et de l’action du grand peuple anglais qui ferait de lui un des piliers de l’Europe européenne »[32].

Par voie de conséquence, à l’issue de la réunion des ministres des Affaires Etrangères des Six pays membres, organisée les 18 et 19 décembre 1967 à Bruxelles, le communiqué concernant la nouvelle demande d’adhésion de la Grande Bretagne au Marché commun conclut : même si aucune objection de principe n’y a été fait, mais vu la situation économique et financière du Royaume-Uni, un Etat membre estimait prématuré d’engager une négociation à cette fin. Ainsi, en 1967 Charles de Gaulle s’opposa de nouveau à l’entrée des Britanniques en Europe, ayant comme principale raison son allégeance avec les Etats-Unis, ce qui, dans le contexte de son discours critique à l’adresse de la politique étrangère américaine, ne fit que renforcer encore la thèse de l’antiaméricanisme gaullien.

* extrait de Andrada Cretanu, « Le gaullisme: un patrimoine culturel immatériel. La patrimonialisation du politique dans le discours français », tome 1 et 2, thèse de doctorat soutenue à l’Université de Bordeaux, 2021


[1] La politique gaullienne débuta par la décision annoncée au premier Comité de défense qu’il présida le 17 juin 1958, décision connue, pendant très longtemps, seulement par les initiés. Il s’agissait de la décision d’annuler l’accord conclu le 8 avril 1958 entre la France, l’Allemagne et l’Italie sur la coopération nucléaire, portant notamment sur le financement commun d’une usine de séparation isotopique. Cette première action gaullienne vis-à-vis de l’Europe allait renforcer la méfiance des partenaires européens à l’égard de l’arrivée du Général au pouvoir, d’autant plus qu’elle faisait ressurgir dans l’esprit à Bonn et à Rome le souvenir d’un De Gaulle critique par rapport à la politique européenne de la IVe République, en particulier du rôle décisif que ses prises de parole ont eu dans l’enterrement du projet de la CED. Le fondateur de la Ve République devient, ainsi, « un des hommes les plus impopulaires d’Europe » qui pourrait gêner les autres traités déjà conclus, à savoir, celui portant sur l’Euratom et l’autre instituant la Communauté économique européenne, dont l’entrée en vigueur devrait commencer dès le 1er janvier 1959. Malgré sa mauvaise opinion de ces traités, dérivée de la critique du régime qui les avait préparées, de Gaulle faisait entrer la France dans la Communauté économique européenne sans aucune réserve, vu par le Général comme l’opportunité pour la France d’ouvrir ses frontières et accepter la compétition économique internationale. Quant à l’Euratom, de Gaulle se méfia que celui-ci n’embarrasse pas les efforts français de développement de l’industrie nucléaire civile. Cf. Paul-Marie De La Gorce, Charles de Gaulle, tome 2, Editions Nouveau monde, Paris, 2013, p. 459-463 ;

[2] Charles de Gaulle, op. cit. ;

[3] Adenauer et de Gaulle avaient des opinions différentes quant à l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché commun ; le protectorat américain sur l’Europe et la politique agricole commune, cf. Paul-Marie De La Gorce, Charles de Gaulle, op.cit., p. 465 ; 

[4] Maurice Vaïsse, « La réconciliation franco-allemande : le dialogue de Gaulle-Adenauer », Politique étrangère, n°4 – 1993 – 58ᵉ année, pp. 963-972, p. 963 ;

[5] La Fondation Charles de Gaulle et la Fondation de la Maison du Chancelier Adenauer à Rhöndorf, Exposition itinérante : De Gaulle-Adenauer : les bâtisseurs de l’amitié franco-allemande, présentation disponible sur

http://www.charles-de-gaulle.org/les-activites/grand-public/expositions/de-gaulle-adenauer-les-batisseurs-de-lamitie-franco-allemande/ ;

[6] proposition connue sous le nom de Plan Fouchet ;

[7] François Seydoux, Dans l’intimité franco-allemande, Albatros, 1977, cité par Paul-Marie De La Gorce, Ibidem, p. 469 ;

[8] Lettre de Charles de Gaulle à Michel Debré (30 septembre 1960), disponible sur

[9] Dans le contexte du projet américain de création d’une force atomique de l’OTAN, les discussions sur le plan atomique sont approfondies entre de Gaulle et Adenauer, le chancelier allemand s’inquiétant également de l’orientation de la défense française vers le nucléaire. De Gaulle tenait à expliquer à Adenauer que toute politique française en matière de défense visait à garantir l’indépendance de la France, tout en affirmant que « si l’Allemagne veut faire des bombes, la France ne l’empêchera pas » même s’il jugeait que « les conséquences d’un tel acte sont extrêmement graves ». En même temps, à la question du chancelier allemand concernant la capacité de la France à empêcher les Russes d’attaquer le continent européen, de Gaulle répondait : « La France…est résolue à employer sans délai et sans exception tous ses moyens pour la défense européenne », cf. Maurice Vaïsse, « La réconciliation franco-allemande : le dialogue de Gaulle-Adenauer », op.cit., p. 970 ;

[10] Paul-Marie De La Gorce, op.cit., p. 476 ;

[11] Aude Vassallo, De Gaulle et l’Europe, Le traité de l’Elysée, disponible sur http://fresques.ina.fr/de-gaulle/parcours/0004#anchor33 ;

[12] Alain Peyrefitte, op.cit. ;

[13] Alain Minc, La Grande Illusion, Grasset, Paris, 2014, fragment disponible [en ligne] sur 

https://books.google.fr/books?id=IjcuX0pa_TIC&printsec=frontcover&dq=alain+minc+la+grande+illusion&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwin_Lr33qztAhVHzBoKHWJ2BxMQ6wEwAHoECAIQAQ#v=snippet&q=le%20g%C3%A9n%C3%A9ral&f=false ;

[14] Paul-Marie De La Gorce, Ibidem, p. 478 ;

[15] Paul-Marie De La Gorce, Idem ;

[16] Aude Vassallo, De Gaulle et les Etats-Unis, dossier disponible sur

 http://fresques.ina.fr/de-gaulle/parcours/0005/de-gaulle-et-les-etats-unis.html ;

[17] Roosevelt à John G. Winant, l’ambassadeur des Etats Unis à Londres, selon Julius W. Pratt, « De Gaulle and the United States: How the Rift Began », The History Teacher, Vol. 1, No. 4 (May, 1968), pp. 5-15, p. 14 ;

[18] David Schoenbrun, cf. Julius W. Pratt, « De Gaulle and the United States: How the Rift Began », Ibidem, p. 15

[19] Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. L’appel 1940-1942, Librairie Plon, Paris, 1958, p. 224 ;

[20] David Schoenbrun, cf. Julius W. Pratt, « De Gaulle and the United States: How the Rift Began », Ibidem, p. 8

[21] Charles de Gaulle, Discours au Parlement britannique, 7 avril 1960, disponible sur http://fresques.ina.fr/de-gaulle/parcours/0004/de-gaulle-et-l-europe.html;

[22] Charles de Gaulle, Discours au Parlement britannique, 7 avril 1960, Idem ;

[23] Paul-Marie De La Gorce, op.cit., p. 479 ;

[24] Paul-Marie De La Gorce, Ibidem, p. 482 ;

[25] AD, EM 15 et 16 décembre 1962, Etienne Burin des Roziers, Retour aux sources, Paris, Plon, 1986, cité par Paul-Marie De La Gorce, Ibidem, p. 484 ;

[26] Charles de Gaulle, Conférence de presse du 14 janvier 1963, disponible sur

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/parcours/0004/de-gaulle-et-l-europe.html ;

[27] Charles de Gaulle, Conférence de presse du 14 janvier 1963 ;

[28] Charles de Gaulle, Idem ;

[29] Charles de Gaulle, Conférence de presse du 16 mai 1967, disponible sur http://fresques.ina.fr/de-gaulle/parcours/0004/de-gaulle-et-l-europe.html#anchor45 ;

[30] Serge Berstein, « Eclairage de la conférence de presse du 16 mai 1967 », disponible sur http://fresques.ina.fr/de-gaulle/parcours/0004/de-gaulle-et-l-europe.html#anchor45 ;

[31] « Mais aujourd’hui pour ne parler que du domaine économique, le rapport qui a été adressé le 29 septembre par la commission de Bruxelles aux six gouvernements, démontre avec la plus grande clarté que le Marché Commun actuel est incompatible avec l’économie telle qu’elle est de l’Angleterre… Marché Commun incompatible aussi avec la façon dont s’alimentent les anglais, tant par les produits de leur agriculture, subventionnés au plus haut, que par des vivres achetés à bon compte partout dans le monde notamment dans le Commonwealth… Marché Commun incompatible encore avec les restrictions apportées par l’Angleterre à la sortie de chez elle des capitaux, lesquels au contraire circulent librement chez les Six. Marché commun incompatible avec l’état du Sterling tel que l’ont mis en lumière, de nouveau, la dévaluation, ainsi que les emprunts qui l’ont précédés, qui l’accompagnent. L’état du sterling aussi, qui se conjuguant avec le caractère de la monnaie, de monnaie internationale qui est celui de la Livre et les énormes créances extérieures qui pèsent sur elle, ne permettrait pas qu’elle fasse partie actuellement de la société solide et solidaire et assurée où se réunit le Franc, le Mark, la Lire, le Franc belge et le Florin. Dans ces conditions, à quoi pourrait aboutir ce qu’on appelle l’entrée de l’Angleterre dans le Marché Commun ? », Charles de Gaulle, Conférence de presse du 27 novembre 1967 ;

[32] Charles de Gaulle, Conférence de presse du 27 novembre 1967, disponible sur http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00139/conference-de-presse-du-27-novembre-1967.html ;

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