L’analyse du discours

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L’Ecole française d’analyse du discours : le discours comme « articulation de textes et de lieux sociaux »*

L’analyse du discours comme méthode d’analyse de l’énoncé (écrit ou oral) est née en 1952, avec la publication de l’article du linguiste américain Zellig Harris, Discourse analysis – repris et traduit en français dans le numéro spécial « L’analyse du discours », publié par la revue Langages en 1969 sous la direction de Jean Dubois et Joseph Sumpf[1]. Présentée comme une méthode qui fait usage des procédures « formelles, proches de celles de la linguistique descriptive », l’analyse du discours, fondée sur « l’occurrence des morphèmes en tant qu’éléments isolables »[2], fournit des informations supplémentaires sur le texte étudié. En effet, il ne s’agirait pas de chercher à savoir « exactement ce que le texte dit », mais de « déterminer comment il le dit »[3]. Selon l’auteur américain, tandis que la linguistique descriptive « ne décrit que le rôle de chaque élément dans la structure de la phrase qui le contient », l’analyse du discours « nous apprend, de plus, comment un discours peut être bâti pour satisfaire à diverses spécifications »[4].

Depuis la traduction de l’article pionnier de Zellig Harris, l’analyse du discours s’est invitée dans l’espace français, émergeant progressivement en France ce que les spécialistes appellent l’Ecole française d’analyse de discours[5]. Reprochant à l’analyse du contenu de considérer les textes « transparents » aux représentations des acteurs sociaux, l’analyse du discours s’impose alors à repérer les « formations imaginaires », inévitablement liées aux formations sociales, et cherche ainsi à se différencier comme discipline autonome d’analyse textuelle[6].

De plus, la notion de contexte prend une importance majeure dans l’analyse du discours[7]. Dans son article Contexte, interprétation et mémoire : approche standard vs approche cognitive, publié en 1994, le linguiste français Georges Kleiber souligne le rôle du contexte, qui devient ainsi nécessaire pour lever les ambiguïtés, justifier les effets de sens, sauver de la défiance et, enfin, compléter l’interprétation[8]. L’auteur conclut :

« Le contexte occupe surtout une place de bonne à tout faire. On lui fait régler tous les problèmes auxquels se heurte l’analyse sémantique « purement » linguistique et on ne le sonne qu’en cas de besoin »[9]

Le linguiste français, Jean-Michel Adam soutient aussi à propos de l’analyse du discours que « toute phrase, quelle qu’elle soit, a toujours besoin d’un contexte »[10].

Compris dans son acception générale comme « le langage lui-même, considéré comme activité en contexte, construisant du sens et du lien social »[11], le discours n’a pas pourtant de sens « par lui-même » du point de vue de l’analyse du discours. Selon Michel Foucault, le corpus sur lequel peut travailler l’analyse du discours n’est intéressant que dans la mesure où il est l’expression d’une institution[12]. En même temps, le discours n’est pas le texte mais il est porté par des textes, nous indique le linguiste Patrick Charaudeau. Selon lui :

« le discours est un parcours de signifiance qui se trouve inscrit dans un texte, et qui dépend de ses conditions de production et des locuteurs qui le produisent et l’interprète. Un même texte est donc porteur de divers discours et un même discours peut irriguer des textes différents »[13].

D’ailleurs, dans son article publié initialement en allemand, le politologue Jean-François Tétu dresse un tableau de principaux travaux français en analyse du discours depuis la publication du numéro 13 de la revue Langage, dont notamment l’ouvrage de Michel Pêcheux, Analyse automatique du discours[14], et L’archéologie du savoir de Michel Foucault[15]. De son côté, le linguiste Dominique Maingueneau, spécialisé en analyse du discours,  réfléchit sur la diversité des études de discours et des chercheurs qui pratiquent des approches discursives, tout en mettant en avant, lui-aussi, les études pionnières de la revue Langages, publiées sous la direction de Jean Dubois, ainsi que les travaux de Michel Pêcheux et de Michel Foucault, dont « l’influence sur l’analyse du discours a été considérable »[16].

Enfin, dans son article, Dominique Maingueneau propose une distinction entre les études de discours et les disciplines du discours. Selon lui, l’analyse du discours est seulement une des disciplines des études de discours, tout comme la rhétorique, la sociolinguistique, la psychologie discursive ou l’analyse des conversations. Mais, à la différence de toutes ces autres disciplines, l’objet d’étude de l’analyse du discours n’est ni l’organisation textuelle ni la situation de communication : elle comprend le discours comme « articulation de textes et de lieux sociaux »[17].

Mots-clés : langage, discours, contexte, analyse du discours, Ecole française

* extrait de Andrada Cretanu, Introduction, dans « Le gaullisme: un patrimoine culturel immatériel. La patrimonialisation du politique dans le discours français », thèse de doctorat soutenue à l’Université de Bordeaux, 2021


[1] Zellig S. Harris, Françoise Dubois-Charlier, « Analyse du discours », Langages, 4e année, n°13, collection L’analyse du discours, sous la direction de Jean Dubois et Joseph Sumpf, 1969. pp. 8-45 ;

[2] Zellig S. Harris, Françoise Dubois-Charlier, Ibidem, p. 8 ;

[3] Idem ;

[4] Ibidem, p. 45 ;

[5] Jean-François Tétu, « L’analyse française de discours », dans Phillipe Viallon, Ute Weiland, Kommunikation Medien Gesellshaft. Eine Bestandsaufnahme deutscher und französischer Wissenschaftler, Berlin, Avinus Verlag, 2002, p.205-217, p. 213, texte disponible [en ligne] sur https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00396398

[6] Jean-François Tétu, « L’analyse française de discours », dans Ibidem ;

[7] L’importance du contexte dans l’analyse du discours est amplement défendue, d’ailleurs, aussi par l’école néerlandaise d’analyse du discours, dont nous retenons notamment l’approche du linguiste Teun A. van Dijk, qui encourage les chercheurs d’aller au-delà des définitions communes du discours et de se demander « qui » utilise le langage, « comment » l’utilise, « pourquoi » et « quand ». Selon lui, « on voulait expliquer ce qu’est le discours, ce serait insuffisant d’analyser simplement ses structures internes, les actions accomplies ou les opérations cognitives engagées dans l’usage du langage. Il faut rendre compte du fait que le discours en tant qu’action sociale est engagé à l’intérieur d’un cadre de compréhension, de communication et d’interaction qui constitue à son tour une partie des plus larges processus et structures socioculturels », cf. Teun A. van Dijk (éd.), Discourse as structure and process, Sage, London, 1997, p. 21 ;   

[8] Georges Kleiber, « Contexte, interprétation et mémoire : approche standard vs approche cognitive », Langue française, n°103, 1994, pp. 9-22 ;

[9] Georges Kleiber, « Contexte, interprétation et mémoire : approche standard vs approche cognitive », in Langue française, n°103, Larousse, 1994, pp. 14 ;

[10] Jean-Michel Adam, Linguistique textuelle, des genres de discours aux textes, Nathan, coll. FAC, Paris : Nathan, 1999, p. 125 ;

[11] Patrick Charaudeau, Dominique Maingueneau, Dictionnaire d’analyse du discours, Le Seuil, Paris, 2002 ;

[12] Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969 ;

[13] Patrick Charaudeau, « Dis-moi quel est ton corpus, je te dirai quelle est ta problématique », revue Corpus n°8, Nice, 2009, texte disponible [en ligne] sur http://www.patrick-charaudeau.com/Dis-moi-quel-est-ton-corpus-je-te,103.html ;

[14] Michel Pêcheux, Analyse automatique du discours, Dunod, Paris, 1969 ;

[15] Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Gallimard, Paris, 1969 ;

[16] Dominique Maingueneau, « Que cherchent les analystes du discours ? », Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 9 | 2012, texte disponible sur http://journals.openedition.org/aad/1354 ;

[17] Dominique Maingueneau, « Que cherchent les analystes du discours ? », dans Ibidem ;

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