Le Président dans la Vème République : entre « Roi élu » et « Sauveur » de la nation*
Traditionnellement effacé sous les IIIe et IVe Républiques, le Président devient grâce à la Constitution instaurant la Ve République l’acteur politique principal du pays ou, selon les mots célèbres de Michel Debré prononcés devant le Conseil d’Etat le 27 août 1958, « la clef de voûte des institutions » :
« Si vous me permettez une image empruntée à l’architecture, je dirai qu’à ce régime parlementaire neuf, et à cette Communauté qui commence à s’ébaucher, il faut une clef de voûte. Cette clef de voûte, c’est le Président de la République »[1].
Adoptée par le référendum du 28 septembre 1958 avec 82.6% des suffrages exprimés[2], la nouvelle Constitution créât une République nouvelle, inédite du point de vue de l’organisation et du rôle des Institutions par rapport à la tradition républicaine française, mais qui jouissait de l’approbation quasi unanime du peuple français. Comme le note Serge Berstein :
« Le 28 septembre, la République est juridiquement fondée, et dans des conditions d’approbation populaire qui rendent désormais vaines les accusations sur le « péché originel » du 13 mai »[3].
Fondée sur l’idée gaullienne centrale de la nécessité d’un Etat fort, doté des Institutions stables qui définissent la primauté de l’exécutif sur le législatif et notamment le rôle primordial accordé au chef de l’Etat, la Constitution du 4 octobre 1958, suivie de la réforme constitutionnelle de 1962, instaure ce que Maurice Duverger appelle « la monarchie républicaine » :
« La France est une monarchie républicaine. Le pouvoir de gouverner y appartient principalement à un homme investi de la légitimité suprême, à peu près libre de ses mouvements, qui ne partage guère l’initiative et l’impulsion, qui prend ou inspire les décisions importantes (et quelquefois les autres), qui « détermine et conduit la politique de la nation » comme dit la Constitution »[4].
A la différence de la monarchie classique, au sein de laquelle le « roi héréditaire » tient son pouvoir de la divinité, dans la nouvelle forme de monarchie identifiée par M. Duverger, fondée sur l’égalité de tous, le « roi élu reste de même nature et de même essence que les citoyens qui le désignent. »[5] La source de la légitimité est, selon « le Pape » de la science politique française[6], la différence cardinale qui empêche la monarchie républicaine de devenir absolue : « le roi élu » est limité par une élection, qui est, d’abord temporaire et qui suppose un effort de gagner et garder ensuite la confiance des électeurs. Il est également limité dans ses pouvoirs et soumis au contrôle par d’autres élus du peuple, dont le Parlement en représente l’institution principale, ce qui prouve le caractère démocratique de la nouvelle monarchie[7].
Avant d’être théorisée par Maurice Duverger, la monarchie républicaine, ou plus précisément, « le monarque républicain » fut déjà invoqué par Michel Debré comme solution propre aux mœurs des Français :
« La France n’a donc pas le choix. Son chef de l’Etat ne peut être qu’un monarque »[8].
Mais, parce que la monarchie héréditaire n’était plus possible dans la France du XXe siècle, la seule « chance pour la démocratie française est…un monarque républicain »[9]. En faisant du président « la clef de voûte » des nouvelles institutions qu’il avait imaginées pour la France, assurant la stabilité et la permanence du pouvoir de l’Etat[10], Michel Debré s’aligne, ainsi, sur la conception gaullienne du chef de l’Etat. De plus, il s’accorde avec le Général aussi sur le rôle du gouvernement par rapport au Parlement[11], en soulignant que le gouvernement gouverne tandis que le Parlement surveille simplement et contrôle[12]. Pendant la « deuxième Résistance » à savoir, dès la démission du Général en janvier 1946 et jusqu’à son retrait à Colombey en 1954, la proximité entre Michel Debré et Charles de Gaulle[13] a certainement influencé l’évolution et le développement des idées et de la doctrine constitutionnelle gaullienne[14].
Fruit d’une conception constitutionnelle à la française originale, profondément marquée par « une certaine idée de la France », la Constitution de 1958 institutionnalise en même temps ce qui a constitué le besoin acharné des Français tout au long de l’histoire de la France : une figure paternelle au sommet de l’Etat, issue du mythe du « Sauveur »[15], qui sache incarner le pouvoir sans en abuser, afin de satisfaire l’ambition nationale encore plus profonde à savoir, celle de préserver et défendre la grandeur de la France.
La conception gaullienne concentre donc l’idée qu’à l’Etat lui faut « une tête », un chef à pouvoirs exceptionnels qui se situe au-dessus des partis et pose en « arbitre » et « guide » de la nation. Cette vision est conforme à la culture française du chef de l’Etat incarnant la grandeur de la nation et représentant le « Sauveur » de la patrie. Tous les grands hommes de la France, « les sauveurs » – Napoléon, Cavaignac, Louis-Napoléon Bonaparte, Gambetta, Clemenceau, Poincaré, Gaston Doumergue, Pétain et de Gaulle – ont successivement fait renaître ce qui l’historien Patrice Gueniffey appelle « la figure royale du pouvoir incarné », comme si la République ne pouvait composer la fragilité de son assise qu’en renouant avec la sacralité monarchique appliquée à l’exécutif[16].
Selon l’auteur, Charles de Gaulle a institutionnalisé cette figure royale du pouvoir en 1958-1962, à tel point que la Ve République est devenue « une tête royale posée sur un corps républicain »[17]. Et si la posture du « sauveur » ne fut pas inventée par le Général de Gaulle, celle-ci étant « un des fils conducteurs de l’histoire de la France », ce fut la Ve République, créée par et pour le Général de Gaulle, qui a installé au sommet de l’Etat la figure de l’homme providentiel. Tous les sept ans, maintenant tous les cinq ans, les Français choisissent un président dont on n’attend pas seulement qu’il dirige le gouvernement et garantisse l’unité nationale, mais qu’à l’exemple du fondateur de la Ve République, il endosse en même temps l’habit du sauveur[18].
Par la force de l’héritage institutionnel gaullien, les présidentiables se voient lancés dans une compétition presque providentielle, au bout de laquelle le candidat qui gagne est celui qui aurait le mieux réussi à endosser l’habit présidentiel tel qu’il fut initialement imaginé par le Général de Gaulle comme spécifique du caractère national du peuple français ou autrement dit, de ce que les Français attendent du chef de leur Etat. Ou, pour reprendre les mots de Jean Charbonnel :
« Chaque élection présidentielle est le moment d’un rêve collectif, celui d’un homme providentiel, à la fois père de la nation et artisan de la vie quotidienne des Français »[19].
Ce fut parce qu’ils étaient condamnés à se présenter comme de sauveurs que tous les candidats « ont fait campagne sur le thème du bouleversement heureux, des lendemains qui chantent et de l’ère nouvelle » : Valéry Giscard d’Estaing, qui « prétendait donner un nouveau départ à l’histoire de France », François Mitterrand qui voulait « changer la vie », Jacques Chirac qui promettait de « réduire la fracture sociale », Nicolas Sarkozy garantissant la rupture et François Hollande ambitionnant « de réenchanter la politique »[20]. Ou encore, Emmanuel Macron qui considère que « la vie politique contemporaine doit retrouver le sens du symbole » sous « une forme d’héroïsme politique »[21]. Et cette « condamnation » très monarchique a été imposée dans la République par le Général de Gaulle en 1962 avec l’élection du président au suffrage universel direct, conférant dans le même temps au chef de l’Etat la légitimité et la responsabilité absolues devant le peuple qui l’a élu. A partir de ce moment-là, l’élection présidentielle devient le moment fort de la vie politique nationale française où se brosse, pour une période limitée certes, le destin même de la France.
Né en 1958 dans la tumulte, le constitutionnalisme républicain s’est affirmé à travers la pratique, en traversant des périodes d’alternance et de cohabitation jusqu’à faire l’objet d’un large consensus dans la société politique française :
« Surgie dans l’urgence et la violence, la cinquième République commence dans le danger et le scepticisme […] Aujourd’hui au contraire, la souplesse du régime et l’existence de majorités alternatives a rassuré […] On parle d’un consensus institutionnel jamais atteint depuis 1789. À telle enseigne que la Constitution est devenue l’assise politique fondamentale de la République »[22].
* extrait de Andrada Cretanu, « Le gaullisme: un patrimoine culturel immatériel. La patrimonialisation du politique dans le discours français », tome 1 et 2, thèse de doctorat soutenue à l’Université de Bordeaux, 2021
[1] Michel Debré, Discours devant le Conseil d’État, 27 août 1958, texte disponible sur
http://mjp.univ-perp.fr/textes/debre1958.htm ;
[2] Conformément au
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000137-le-quinquennat-presidentiel-referendum-du-24-septembre-2000/les-referendums-de-1945-a-2000, site appartenant à la Direction de l’Information légale et administrative (http://www.dila.premier-ministre.gouv.fr) ;
[3] Serge Berstein, La France de l’expansion, Vol.1, Seuil, Coll. Points, 1989, p. ;
[4] Maurice Duverger, La Monarchie républicaine ou comment les démocraties se donnent des rois, Editions Robert Laffont, 1974, p. 11 ;
[5] Maurice Duverger, La monarchie républicaine ou comment les démocraties se donnent des rois, Ibidem, p. 45 ;
[6] « Mort de Maurice Duverger, le « pape » de la science politique française », titre du Monde, annonçant la mort de Maurice Duverger, article disponible sur
[7] L’idéologie démocratique s’oppose à ce qu’un homme, même élu du peuple, absorbe en lui toutes les prérogatives de l’Etat, cf. Maurice Duverger, La monarchie républicaine ou comment les démocraties se donnent des rois, Ibidem, p. 81 ;
[8] Ibidem, p. 120 ;
[9] Ibidem, p. 122 ;
[10] Ibidem, p. 124 ;
[11] Pour une exposition détaillée sur la constitution de 1958, voir aussi son article paru en 1959, Debré Michel, « La nouvelle Constitution », Revue française de science politique, 9ᵉ année, n°1, 1959. pp. 7-29;
[12] Jacquier-Bruère, Refaire ta France : l’effort d’une génération, Ibidem, p. 133 ;
[13] De la démission du Général et jusqu’à la fondation du RPF, les deux hommes travaillèrent ensemble et développèrent activement leurs critiques des nouvelles institutions, cf. Nicholas Wahl, « Aux origines de la nouvelle Constitution », Revue française de science politique, 9ᵉ année, n°1, 1959. pp. 30- 66, p. 47 ;
[14] Nicholas Wahl, « Aux origines de la nouvelle Constitution », Revue française de science politique, 9ᵉ année, n°1, 1959. pp. 30- 66, pp. 46-48 ;
[15] « Le sauveur est précisément celui « qui peut le plus et le mieux » et qui, malgré les apparences et les contraintes, change le visage de l’histoire, restaure ce qu’on croyait disparu ou fait advenir ce qu’on croît impossible. », dans Patrice Gueniffey, Napoléon et de Gaulle. Deux héros français, op.cit., p. 15 ;
[16] Patrice Gueniffey, Napoléon et de Gaulle. Deux héros français, Ibidem, p. 12 ;
[17] Idem ;
[18] Le sauveur étant précisément celui « qui peut le plus et le mieux » et qui, malgré les apparences et les contraintes, change le visage de l’Histoire, restaure ce qu’on croyait disparu ou fait advenir ce qu’on croît impossible, cf. Patrice Gueniffey, Ibidem, p. 13 ;
[19] Jean Charbonnel, De Gaulle au présent, op.cit. p. 17 ;
[20] Patrice Gueniffey, Ibidem, p. 14 ;
[21] Emmanuel Macron, Entretien dans « Der Spiegel » du 14 octobre 2017, sur la fonction de président de la République, la construction européenne, la politique gouvernementale et sur ses goûts artistiques, disponible sur http://discours.vie-publique.fr/notices/177001943.html ;
[22] Odile Rudelle, Actualité de l’École républicaine, op.cit., p. 52 ;

