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Discours de Soutenance de thèse

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Le gaullisme : un patrimoine culturel immatériel. La patrimonialisation du politique dans le discours français

Thèse de doctorat en Science politique, présentée par Andrada Cretanu le 23.09. 2021               

Chers membres du Jury,

Chère famille,

Avant tout, je tiens à vous remercier d’être présents dans cette salle aujourd’hui, le Jour J de l’aboutissement de mon parcours doctoral. Je vous remercie, chers Président et membres du Jury, pour l’intérêt porté à mon étude et pour avoir accepté de participer à ma soutenance. Je tiens également à remercier de vive voix mes deux directeurs d’étude, Messieurs Philippe Claret et Florin Turcanu, pour le soutien qu’ils m’ont apporté pendant mes années de thèse.

1. Captatio benevolentiae

Si j’ai dédicacé mon travail à ces trois hommes de ma vie qui ont marqué mon destin personnel (mon grand-père, mon père et mon conjoint), je tiens ici à dédier mon discours de soutenance à trois autres hommes, ceux qui ont jalonné mon destin humain et intellectuel :

A Freud, qui m’a éveillée,

A Nietzsche, qui m’a libérée,

A de Gaulle, enfin, qui m’a appris à résister, à combattre et à jamais lâcher

2. L’itinéraire du projet de thèse : de ses origines « anciennes » au travail final

Plutôt que de reparcourir ici l’ensemble de ma thèse qui a été portée à votre connaissance, j’aimerais ouvrir mon exposé en remontant brièvement aux « origines » de mon projet de recherche, tout en revenant sur les raisons qui m’ont conduit à me lancer dans cette « aventure doctorale ».  La thèse constitue l’aboutissement des recherches que je poursuis depuis mon Mémoire de Licence sur l’œuvre et la pensée politique du Général de Gaulle.

Licence : « La politique de décolonisation de Charles de Gaulle en Algérie : la gestion du problème algérien (1958-1962) et les relations bilatérales post-décolonisation (1962-1969) »

Passionnée par la question de l’Empire français et de la décolonisation, j’ai rapidement appris alors que le personnage central de ce qu’on a longtemps appelé « le problème algérien » fut le Général de Gaulle, qui a su gérer le conflit pour faire sortir la France de nouveau victorieuse d’une guerre qui, autrement, l’aurait coûté encore une fois sa grandeur. L’analyse des discours gaulliens pendant la guerre d’Algérie a constitué ainsi l’objet d’étude de mon Mémoire de Licence dans le but de souligner le pragmatisme gaullien lorsqu’il s’agit de l’essentiel : assurer la continuité historique du pays dans la grandeur sans laquelle « la France ne peut pas être la France ».

Master : « Charles de Gaulle et le Moyen Orient après 1967 : rhétorique et action »

Ensuite, pendant mes études de Master en cotutelle (entre l’Université de Bucarest et l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris), l’admiration que j’avais nourrie pour le Général de Gaulle s’est matérialisée dans le sujet de mon Mémoire de dissertation, centré autour de la position gaullienne lors d’un autre moment-clé de son mandat présidentiel, à savoir la Guerre des six jours. Je me suis lancée alors à étudier la polémique suscitée à la suite de la célèbre conférence de presse que le Général de Gaulle a tenue six mois après la guerre (le 27 novembre 1967), où il a prononcé sa petite phrase sur les Juifs, « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ». Mon étude – d’analyse discursive aussi – ayant eu le but de démanteler toute accusation d’antisémitisme qu’on serait tenté d’attribuer au Général et de souligner encore ce pragmatisme qui a caractérisé l’action gaullienne lorsqu’il s’agissait de maintenir la France dans le concert des Grandes puissances mondiales.

Premier projet de thèse : le gaullisme entre idéologie et régime politique

Après ces deux travaux ponctuels sur la politique gaullienne, j’ai ressenti le besoin d’aller plus loin dans mes recherches, tout en ambitionnant d’analyser la vision du Général de Gaulle, à savoir, le gaullisme dans son ensemble – motivée aussi par l’observation première selon laquelle le gaullisme resterait encore « vivant » dans la mémoire des hommes politiques français qui l’instrumentalisent comme partie intégrante de l’identité française et source d’inspiration de leur propre vision politique. Fortement passionnée, mais aussi naïve, je me suis lancée en 2014 dans un projet doctoral qui, à ses origines, s’est construit sur deux axes, en vue d’aboutir à une définition « complexe » du phénomène gaulliste (mon projet s’intitulait alors : le gaullisme, entre idéologie et régime politique).

Identité versus mémoire

Tellement vaste et flou au début, mon projet a progressivement évolué vers un récit sur l’identité du gaullisme, pour l’analyser comme « style politique inventé par de Gaulle lui-même, imité ensuite par ses successeurs, peu importe la doctrine politique dont ils se revendiquent, et toujours présent dans la mémoire nationale comme modèle de bonne gouvernance ». La question de l’identité m’a mené, ensuite, à la question de la mémoire, réorganisant mon travail en deux grandes parties – identité versus mémoire du gaullisme.

En même temps, j’ai observé que la mémoire l’emporte sur l’identité et que le gaullisme se définit aujourd’hui plus par ce qu’on s’en souvient et glorifie que par ce qu’il a véritablement suscité en tant que phénomène politique à l’époque du Général de Gaulle. Réconfortée dans mon constat aussi par les nombreux travaux en Histoire et en Science politique – qui, tout en s’attachant à étudier le gaullisme comme « doctrine politico-constitutionnelle, mouvement politique et régime », s’accordent à l’unisson tant sur le bilan positif de l’héritage du Général de Gaulle, comme sur la métamorphose que subit le personnage gaullien dans l’imaginaire français, devenu un mythe national per se -, j’ai décidé ainsi de « regarder ailleurs » dans l’univers des sciences humaines et sociales.

3. Approche théorique et choix méthodologique

La notion de patrimoine

Pour être complètement honnête (et parce que je n’ai pas pu l’écrire dans ma thèse), je suis tombée sur la notion de « patrimoine culturel immatériel » par pur hasard (ou signe divin), sans aucun lien avec mes travaux ou lectures académiques. Une première recherche sur Internet et la notion m’a amenée sur le site UNESCO et sa Convention datant de 2003. La définition Unesco du patrimoine culturel immatériel m’est alors apparue – si je peux le dire – comme un « sésame » qui pourrait m’ouvrir la porte vers une approche originale et qui satisfait, en même temps, mon ambition de traiter « tout » le gaullisme en tant que phénomène politique complexe, spécifique de la France. Partant de cette première définition « officielle » du patrimoine culturel immatériel, j’ai complètement repensé et réorganisé les développements que j’avais déjà esquissés, pour arriver au sujet final de mon travail de thèse : le devenir patrimonial du gaullisme.

Les débats des études patrimoniales

Tout comme je l’ai dévoilé dans l’Introduction, si le noyau dur de mon approche finale s’est construit à partir de la définition Unesco du concept de « patrimoine culturel immatériel », force m’a été de constater que la notion a donné lieu à de vifs débats interdisciplinaires au sein des spécialistes en ce qu’on appelle « études patrimoniales » et qui viennent des disciplines assez diverses comme l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, le droit ou même la psychologie. Et si l’anthropologie – jusqu’alors maître d’œuvre (avec l’histoire), des études patrimoniales – se défend devant l’immatérialité du patrimoine, la sociologie prend le relais avec l’approche du professeur Jean Davallon et ses travaux sur le nouveau régime de patrimonialisation qu’impose la conceptualisation Unesco du bien patrimonial immatériel.

La mémoire sociale

La place primordiale accordée à la mémoire sociale dans le processus de patrimonialisation a constitué la raison principale pour laquelle j’ai « emprunté » l’approche socio-relationnelle de Jean Davallon et ses conceptualisations de la notion de patrimoine et du régime de patrimonialisation, pour le faire « dialoguer » – comme bien l’exige la méthode interdisciplinaire – avec les explications fournies par la Science politique et l’Histoire, afin d’arriver à une étude complexe et novatrice du phénomène gaulliste.

Le patrimoine : une construction discursive

De plus, si le patrimoine culturel immatériel a engendré – au sein des études patrimoniales – des définitions assez floues ou imprécises, les spécialistes se sont accordés – ayant comme point de départ la Convention Unesco – pour le définir à minima comme une « construction discursive », recréée en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu et transmise « de génération en génération » afin de leur procurer un « sentiment d’identité et de continuité ». De ce point de vue, tant le patrimoine culturel immatériel, comme le régime de patrimonialisation qui lui est propre acquièrent une dimension dynamique : si le patrimoine matériel évoque une situation acquise, l’immatériel – ce bien patrimonial pensé en termes de temps et d’usage et recréé en permanence – reste en évolution continue, et cela précisément grâce à l’orientation participative qu’introduit la convention Unesco (cette même orientation participative qui invite, selon les anthropologues, à une lecture politique du texte unescien).

Défini à minima par les anthropologues et les sociologues comme une construction discursive, l’approche socio-relationnelle m’est apparue d’autant plus pertinente qu’elle m’a permis de rester ferme sur la méthode de recherche préférée depuis mes travaux de licence, à savoir l’analyse critique du discours. La compatibilité entre l’approche socio-relationnelle et l’analyse du discours m’a déterminée à construire le socle théorique de mon étude et à structurer la thèse en suivant les grandes étapes du processus – discursif – de patrimonialisation, développées par Jean Davallon dans ses travaux sur le concept de patrimoine.

Références interdisciplinaires : sciences du langage

Mais ce raisonnement à moi a eu, bien évidemment, un impact sur les références que j’ai sélectées afin de construire le cadre théorique de mon étude en dehors de la perspective historique ou politique. J’ai choisi de compléter mon approche interdisciplinaire en faisant appel aussi aux sciences du langage, tandis que la perspective juridique s’avère bien absente de ma bibliographie. Si la place de cette dernière dans l’état de l’art des études patrimoniales est indiscutable, d’autant plus que la Convention Unesco reste un instrument juridique et qu’il existe dans la législation française un Code du patrimoine prévoyant la notion de « trésor national », l’impossibilité de l’exhaustivité, mais aussi le risque de m’aventurer dans un terrain que je ne maitrisais pas (en l’espèce, le droit), m’ont convaincue d’abandonner finalement l’idée d’une lecture juridique du patrimoine culturel immatériel. Toutefois, la question de savoir si juridiquement parlant le gaullisme réunit les conditions pour être inscrit sur la liste du patrimoine national français peut s’avérer une piste nouvelle de recherche pour les juristes, à même titre que la confrontation de ces deux notions, apparemment en relation de synonymie : le « patrimoine culturel immatériel » et le « trésor national ».

Mythologie

De même, il se tient d’expliquer aussi pourquoi je n’ai pas jugé impérativement nécessaire de développer une réflexion conceptuelle relative à l’imaginaire et aux discours mythiques. En effet, étant donné la qualité des travaux qui portent sur le mythe gaullien ou la légende qui s’est formée autour du Général de Gaulle et qui font autorité dans le domaine des études gaulliennes – j’ai donné pour fait acquis le rapprochement ou la compatibilité, voire la complémentarité entre l’approche mythologique et le récit patrimonial (la mythologie étant désormais intrinsèquement liée à l’historiographie du gaullisme). D’ailleurs, je me demande si une réflexion conceptuelle approfondie sur l’imaginaire et les discours mythiques, voire sur la notion de grandeur nationale – ou sur la mise en parallèle de deux notions patrimoine versus trésor national – ne m’aurait-elle pas tenté de détourner mon étude de son socle théorique – qui reste l’approche socio-relationnelle – pour le rapprocher, ainsi, du domaine de l’histoire culturelle, voire de l’histoire conceptuelle du politique ? 

Conclusion méthodologie

En guise de conclusion sur la méthodologie, force est de rappeler ici mon étude observationnelle et l’enquête du public menées pendant mon stage de recherche à l’Historial Charles de Gaulle de Paris. Ayant ambitionné d’étudier le poids de l’Historial dans la transmission des « savoirs » sur le Général de Gaulle, j’ai appliqué des questionnaires aux visiteurs entre mars et avril 2016, étant parvenue à un nombre final de 440 questionnaires appliqués (en français, anglais et espagnol, ayant couvert une grande partie du profil socio-démographique des visiteurs-répondants). Mais, parce que je me suis lancée dans cette étude sans avoir vraiment suivi une méthodologie consacrée pour la réalisation ou l’application du questionnaire, j’ai décidé finalement d’abandonner le traitement quantitatif et l’analyse qualitative des données obtenues et de me focaliser uniquement sur l’analyse de discours comme méthode constante de recherche. Cependant, je fais mien le privilège d’avoir mené la première étude empirique auprès de l’Historial dont l’objet portait sur la mémoire du Général de Gaulle. De plus, cette étude, bien qu’inachevée, tout comme les nombreuses références aux témoignages et aux sondages d’opinion que j’ai cités dans la thèse d’après différentes bases de données ou sources secondaires, m’ont servi à combler le manque d’un traitement quantitatif de l’adhésion sociale au gaullisme comme « un style particulier de gouverner qui est validé, perpétué, chéri et recréé en permanence par la société française ».   

4. Résultats, remarques et résolutions

Le Titre     

Compte tenu de toutes ces considérations théoriques et méthodologiques, je suis arrivée au titre final de mon travail de thèse. Optant pour un titre principal – « Le gaullisme : un patrimoine culturel immatériel » -, complété par un sous-titre « La patrimonialisation du politique dans le discours français », mon intention a été celle de surprendre, d’emblée, les clés de lecture pour situer mon étude dans une perspective plus générale et disciplinaire : s’il s’agit bien d’un travail dont le but principal reste à démontrer le devenir patrimonial du gaullisme – comme son titre l’indique -, le sous-titre choisi vient à faire humblement apparaître la « thèse de la thèse », à savoir, mon apport individuel – et qui se veut original – à la connaissance scientifique dans mon domaine d’étude. Partant du postulat selon lequel le gaullisme est, en définitive, un phénomène politique, le débouché ultime de mon travail se veut l’importation du concept de patrimoine culturel immatériel et du régime de patrimonialisation – ces « notions nomades » ou ces « théories en miniatures » forgées au sein de la sociologie et de l’anthropologie – vers le domaine de la Science politique en tant que notions « domestiques », capables d’offrir au politiste de nouvelles clés de compréhension de ses objets d’étude. (D’où, d’ailleurs, mon appétit pour développer – dans ma thèse – les remarques méthodologiques sur l’approche interdisciplinaire et l’analyse du discours).   

La Structure de la thèse

En ce qui concerne la structure formelle de la thèse, je dois avouer d’emblée que son organisation en deux volumes n’était pas prévue au début de la rédaction – il s’agit d’un choix de circonstance (compte tenu de l’ampleur finale du manuscrit) que j’ai pris pour en faciliter la lecture aux membres du Jury. Cet artifice reconnu, les deux tomes correspondent ainsi à deux grandes parties de la thèse dont les intitulés font apparaître les quatre grandes étapes identifiées dans le processus de patrimonialisation du gaullisme – construction identitaire et transmission du patrimoine gaulliste (pour la première partie) – métamorphose et sacralisation du patrimoine gaulliste (pour la seconde). Ces deux grandes parties sont structurées à leur tour en deux titres, avec deux chapitres per titre, et entre deux et trois sections per chapitre, visant à expliciter et à analyser les principaux moments, instruments et acteurs qui ont apporté leur concours dans la mise en patrimoine du gaullisme.     

La Bibliographie

La bibliographie mérite, elle-aussi, d’être commentée. Il se tient de mentionner que j’ai choisi d’inclure dans la bibliographie uniquement les références utilisées ou citées dans les notes en bas de page – d’abord, parce que cela a suffit d’avoir déjà une bibliographie assez importante et, ensuite, parce que de cette manière j’ai diminué mes chances d’être dans la situation de ne pas bien les maitriser, étant donné les nombreuses ressources bibliographiques que j’ai pu consulter depuis mon arrivée en France, mais qui n’ont pas toutes attiré mon attention particulière – soit parce qu’elles contenaient des propos répétitifs et bien répertoriés dans des ouvrages classiques des études gaulliennes, soit parce que leurs propos s’éloignaient de mon objet de recherche (certaines lacunes bibliographiques s’expliquent, enfin, tout simplement, parce que j’ai complètement oublié de les mentionner – comme par exemple Le fil de l’épée, dont j’ai commenté l’épigraphe dans le tout premier chapitre/première section et qui ne se retrouve pas dans la bibliographie).

En outre, quant au caractère franco-français des références bibliographiques, cela se justifie par mon intention première de faire, ainsi, indirectement valoir le rôle de l’historiographie française dans le processus de patrimonialisation du gaullisme. Néanmoins, force est de reconnaitre ici que, pour ce qui concerne le cadre théorique et méthodologique de mon travail, le recours à d’autres auteurs ou écoles de pensées m’aurait certainement été utile : d’abord, à approfondir les développements regardant le rôle essentiel du discours comme producteur de « mémoire » et, ensuite, peut-être à tempérer mon regard un peu hagiographique par rapport à mon objet de recherche. Enfin, force est de reconnaître aussi que les délimitations que je m’ai imposées au moment de construire et finaliser ma bibliographie eurent comme but intrinsèque celui de fixer une certaine limite à mes lectures et recherches parce que j’étais tentée de me laisser porter par la richesse des ressources académiques disponibles en France et risquer, ainsi, de ne pas savoir mettre un point final à ma revue de la littérature.

Les Sources primaires

D’ailleurs, en ce qui concerne les sources primaires – comme les discours gaulliens par exemple – la préférence pour les références Internet vise à souligner leur disponibilité en libre accès à tout public intéressé par les dites du Général de Gaulle, ce que j’ai considéré également comme un argument indirect et supplémentaire en faveur de la patrimonialisation du gaullisme, d’autant plus qu’on peut y trouver les variantes manuscrites, annotées, corrigées et, parfois, auto-censurées des discours. J’ai gardé la même logique concernant les autres sources de mon corpus discursif, ayant toujours préféré le lien Internet – par sa facile disponibilité en libre accès – à la référence bibliographique, souvent accessible uniquement en bibliothèque. Toujours en ce qui concerne les écrits du Général de Gaulle, je veux souligner que le manque d’une analyse soutenue de ses ouvrages d’avant-guerre s’explique par le fait que « le monde d’origine » du gaullisme en tant que phénomène politique établi dans mon étude a été le texte de l’Appel du 18 juin 1940. (En même temps, on ne peut pas nier la valeur de ces écrits en tant que révélateurs de la pensée et éléments d’édification de la mémoire gaullienne ou, si je peux le dire, éléments d’édification d’un certain « pré-gaullisme » ou « proto-gaullisme »).

Le Résultat final

Le résultat final, après sept années de thèse, a été porté à votre connaissance : deux parties (tomes), 4 titres, 8 chapitres, 19 sections, pas moins de 157 sous-sections et paragraphes et 1037 pages qui sont sortis de ma plume pour soutenir le devenir patrimonial de l’héritage politico-constitutionnel du Général de Gaulle. Si les intitulés des parties et des titres suivent, comme je l’ai déjà rappelé, les 4 étapes du processus patrimonial, les 8 chapitres et 19 sections se penchent sur les éléments, moments et acteurs qui ont travaillé dans la « fabrique » du patrimoine gaulliste : le gaullisme gaullien (avec ses trois incarnations – l’homme, le régime et la politique nationale de grandeur), la reconnaissance ou la certification politique (avec la création du mouvement politique et l’apport des compagnons historiques), la préservation institutionnelle (avec la lecture et la pratique politico-constitutionnelle au sommet de l’Etat), la transmission politique (avec le parti de filiation gaulliste et la continuité des barons dans la vie politique), l’instrumentalisation électorale (avec l’analyse en trois temps des 8 campagnes présidentielles de la Ve République), le consensus politique (avec la conciliation des lectures politiques sur le plan sémantique et, du point de vue idéologique, avec l’encadrement doctrinaire à droite), l’officialisation du récit canonique (avec le concours de l’Institut Charles de Gaulle et des principaux lieux de mémoire) et, enfin, la célébration incessante (avec les commémorations nationales, centenaires et cinquantenaires, dédiées à entretenir le culte gaulliste).

Premier souci : l’équilibre

Mon souci premier ? Assurer un certain équilibre en ce qui concernait la dimension des chapitres et des sections. J’ai fixé la limite entre 30 et 50 pages per section, sans avoir délimité, en échange, le nombre de sous-sections et de paragraphes pour chaque section. Contrainte ainsi par la synthèse qui s’imposait aux sections les plus complexes, il se tient de reconnaître que certaines sous-sections et paragraphes auraient bien mérité une analyse encore plus soutenue. Je pense notamment à la section portant sur le rôle des proches dans la construction identitaire du patrimoine gaullien qui, malgré ses dimensions (39 pages), laisse apparaître un récit assez lacunaire, forgé autour d’une très courte sélection de six compagnons du Général de Gaulle. J’ai été, en même temps, consciente qu’une étude approfondie sur la place des proches dans la construction patrimoniale du gaullisme à la lumière de l’analyse de leurs écrits mémoriels aurait pu constituer un beau sujet de recherche en soi. Dans ce contexte, je me suis contentée de livrer dans ma thèse une réflexion qui, bien que sommaire, ne vise pas forcément à répertorier et à fournir une analyse exhaustive des souvenirs des proches du Général de Gaulle, mais tout simplement à souligner le poids du discours hagiographique entretenu par leurs témoignages, un récit qu’on retrouve sans doute dans d’autres ouvrages mémoriels signés par l’immense « armée » de compagnons gaullistes.

La même logique s’applique aussi à d’autres sections, dont par exemple celle destinée à mettre en avant l’héritage présidentiel (et qui comporte pourtant 68 pages), en particulier la sous-section qui traite de la politique étrangère. L’appel aux travaux de Maurice Vaïsse sur la politique étrangère sous la Ve République, ainsi qu’à ceux de Didier Maus ou Pierre Avril sur la domination présidentielle m’ont été précieux pour soutenir la pérennisation de l’esprit présidentiel gaulliste en matière de politique étrangère. Et s’il y a eu, tout naturellement, des fluctuations ou des détournements de la méthode gaullienne, ceux-ci peuvent être relégués au niveau des circonstances et des réalités historiques qui sont en évolution permanente, tant que l’essentiel en est soigneusement gardé – et cela au moins au niveau intentionnel et discursif (pris en compte pour l’argumentation).

Autres aspects : la littérature

D’ailleurs, j’ai abordé – certes partiellement et subtilement – d’autres aspects qui attestent la place occupée par le Général de Gaulle dans la mémoire collective : par exemple, sa consécration comme écrivain (avec l’entrée de ses Mémoires de guerre dans la prestigieuse collection de la Pléiade et dans le programme scolaire pour le Baccalauréat littéraire). Et si, tout naturellement, j’ai insisté dans ma thèse sur des éléments qui appartiennent plutôt à la sphère politique, force est de souligner que l’approche patrimonial du gaullisme pourrait être complétée, voire renforcée à travers la mise en lumière d’autres perspectives d’analyse, dont sa perception par la littérature ou le cinéma – d’autant que les films (tant artistiques comme documentaires) se multiplient sur le sujet.

Les Points forts

Cela dit, je ne voudrais pas arriver à la fin de mon exposé sans mettre en avant ce que je considère les points forts de mon travail. Autrement dit, ce qui mérite d’être retenu comme éléments novateurs dans l’étude du phénomène gaulliste. Tout d’abord, la lecture du républicanisme gaullien à la lumière des travaux de Raymond Carré de Malberg, pionnier du constitutionnalisme français – une perspective moins explorée, voire absente des études gaulliennes. S’il n’a pas figuré dans mon étude sur l’apport mémoriel des compagnons, René Capitant a le grand mérite de m’avoir fait plonger dans les ouvrages du professeur Carré de Malberg, grâce à son discours élogieux tenu à Strasbourg en 1936 et cité par Michel Debré comme source inspiratrice de sa position concernant les réformes institutionnelles nécessaires à la France.

La mémoire des proches et des autres

Même schématique, le regard vers la mémoire des proches du Général de Gaulle et la place de leurs souvenirs – devenus des témoignages historiques – dans la construction identitaire du patrimoine gaulliste a sa part d’originalité aussi, d’autant que les travaux existants sur l’entourage gaulliste portent – dans leur grande majorité – sur des questions qui visent à souligner notamment leur carrière politique. Toujours sur le plan des proches et leur rôle dans la mise en patrimoine de l’héritage gaulliste, je fais mienne l’audace d’avoir soutenu l’idée du gaullisme, fédérateur et patrimoine de la droite française. J’ai voulu ainsi dépasser le récit historique classique qui fait du gaullisme « une droite parmi les droites françaises », pour l’élever au statut de « la droite des droites françaises ». Ensuite, l’analyse de la perception évolutive du gaullisme dans les dits et écrits de François Mitterrand complète le « triangle » mémoriel identifié par Paul Ricoeur dans sa triple attribution de la mémoire sociale (à soi, aux proches et aux autres).

Le dernier Titre

Ce que je considère pourtant la pièce maitresse de mon travail est, en définitive, le tout dernier titre de la thèse, De la production des « savoirs » sur le gaullisme à la glorification de la mémoire gaullienne. D’abord, grâce aux développements approfondis du rôle central de la Fondation Charles de Gaulle dans l’avènement du « récit canonique » sur l’héritage gaullien, au même titre qu’à l’analyse des principaux lieux de mémoire identifiés – véritables lieux de patrimonialisation. La mise en avant, enfin, de toutes les séquences commémoratives en honneur de la mémoire du Général de Gaulle et de son œuvre pour la France comme des grands moments d’éloge du patrimoine national, ainsi que leur mise en perspective théorique et générale grâce à l’intérêt porté à l’analyse du récit officiel qui en découle, reste, elle-aussi, un exercice complètement inédit (à ma connaissance) au sein des recherches sur le gaullisme.

Conclusion générale

En guise de conclusion générale, j’ose affirmer – s’il m’est permis – mon sentiment que le Général de Gaulle aurait de bon gré même autorisé ses héritiers et successeurs de marcher sur son propre « cadavre » (le gaullisme) si cela avait supposé de servir les intérêts de la France. Parce qu’en fin de compte, tout le génie du gaullisme – et ce qui lui permet en même temps l’entrée dans le patrimoine national français – consiste bien dans sa grande capacité d’adaptabilité aux réalités historiques et sociales pour savoir s’identifier toujours à la volonté du Souverain suprême qui est le peuple. Et si c’est vrai que de Gaulle n’a pas été un saint, qu’il a bien marché lui-même sur quelques cadavres durant ses années au pouvoir, il l’a fait – toujours et sans le moindre clin d’œil – au nom de cette certaine idée de la France, un pays qui « doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit ». Parce que « la France ne peut être la France sans la grandeur ». Elle ne le peut pas, elle ne l’est pas !

5. Clôture du discours et remerciements finals

J’aimerais terminer ma présentation avec une citation gaullienne recueillie par André Malraux et que j’ai gardée à l’esprit tout au long de cette aventure doctorale, ma « traversée du désert » à moi :

« Tout homme qui écrit – et qui écrit bien, sert la France », Charles de Gaulle

Parce que … l’ambition ultime de ma plume a toujours et modestement été celle de … servir la France.

Je remercie encore une fois les membres du jury de leur participation à cette soutenance et je me réjouis par avance d’entendre leurs lectures et d’échanger sur ces questions.


    

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