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La théorie de l’acteur-réseau

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Des réseaux sociaux à la théorie de l’acteur-réseau

Le concept de « réseau social » a été originairement introduit en 1954 par le sociologue et anthropologue britannique John Barnes, dans son article Class and Committees in a Norwegian Island Parish, pour expliquer l’organisation sociale d’une petite société nommée Bremnes. Dans son étude, il identifie trois sphères sociales au sein du système social de cette localité. D’abord, la sphère sociale fondée sur le territoire, à savoir, le système administratif qui, grâce à la proximité physique, constitue la base des relations de voisinage. La deuxième sphère est celle engendrée par le système industriel, à savoir de petits coopératives ou de petits usines d’huile d’hareng fonctionnellement interconnectées. Enfin, la troisième sphère sociale n’a ni entités ni frontières ni une organisation coordonnée : il s’agit des liens d’amitié ou simplement d’affinité – c’est le système de classes de Bremnes. Suivant la logique de cette troisième sphère sociale, toute personne est en contact avec des autres qui sont directement en contact l’un avec l’autre. Ainsi, toute personne a un nombre d’amis et ces amis ont leurs propres amis[1]. Tenant compte de cette démarche, Barnes a affirmé que cette troisième sphère sociale formait un véritable réseau, un réseau des liens de parenté, d’amitié et de voisinage[2].

A partir des années 1980, ce fut le sociologue et anthropologue Bruno Latour qui a développé, en collaboration avec Michel Callon et Madeleine Akrich, la théorie des réseaux sociaux sous le nom de la théorie de l’acteur-réseau (plus connue comme « actor-network theory » ou ANT).  Celle-ci se distingue par la théorie classique des réseaux par le fait qu’elle prend en compte dans une analyse aussi les objets et les discours et non seulement les humains. De plus, Bruno Latour introduit le concept d’affinité pour enrichir la sociologie des réseaux[3]. Pour comprendre l’activité des sujets, leurs émotions, leurs passions, nous devons tourner notre attention vers les choses qui les motivent, qui font l’objet de leur affinité[4]. Ainsi, dit-il, le mouvement vers un réseau d’affinités permettrait le maintien de l’effet distributif du réseau tandis qu’il nous permet de redéfinir la nature et la source de l’action. 

Selon la théorie de l’acteur-réseau, l’étude de n’importe quel phénomène doit commencer par abandonner toutes les théories préexistantes[5]. Le chercheur ou l’observateur ne peut pas et ne doit pas avoir une liste a priori de théories qu’il essaie ensuite d’appliquer au comportement de l’acteur étudié. Or, la sociologie classique préconise précisément le contraire : l’observation de tout type de phénomène ne peut être rendue possible que si une théorie est présente pour diriger l’observation. A titre d’exemple, Karl Marx a observé le comportement du prolétariat dans le cadre théorique préexistant d’un système capitaliste d’exploitation, tandis qu’Emile Durkheim a analysé le comportement de ceux qui se sont suicidés partant de sa théorie préconçue de l’intégration et de la régulation[6].

Conformément à la théorie de l’acteur-réseau, un acteur ne se limite pas aux êtres humains. Un acteur est ainsi mesuré et analysé en fonction de la force de l’association qu’il peut établir avec les entités avec lesquelles il interagit – et c’est le traçage de ces associations qui est le principe fondamental de la théorie acteur-réseau. Le slogan retentissant de l’ANT revient à l’esprit : « il faut suivre les acteurs eux-mêmes », car chaque acteur est tenu de laisser des traces de relations bien particulières. De ce fait, suivre l’acteur est la seule façon d’observer ces relations. Si un acteur ne change rien, alors il n’y a rien à tracer et n’est donc pas un acteur du tout[7].

En effet, la théorie de l’acteur-réseau soutient que dans un monde en mutation rapide – avec la montée de la mondialisation, le changement climatique, les nouveaux mouvements sociaux et les groupes diasporiques – la sociologie du social, avec son éventail limité de théories, n’est plus en mesure de suivre la multiplication des associations entre différents acteurs[8]. Bruno Latour admet que suivre les acteurs est un processus long, dur et ardu, mais ce n’est qu’en le faisant et en ne limitant pas à l’avance « la forme, la taille, l’hétérogénéité et la combinaison des associations »[9], que le sociologue peut éviter les écueils d’une théorie basée sur des découvertes de chausse-pied dans une gamme limitée de cadres pré-décidés[10].

En outre, au lieu de penser en termes de surfaces – à deux dimensions – ou de sphères – à trois dimensions – la théorie de l’acteur-réseau nous invite à penser en termes de nœuds qui ont autant de dimensions qu’ils ont de connexions. En première approximation, la théorie de l’acteur-réseau prétend que les sociétés modernes ne peuvent être décrites sans leur reconnaître un caractère fibreux, filiforme, filiforme, filandreux, capillaire qui n’est jamais capté par les notions de niveaux, de couches, de territoires, de sphères, catégories, structure ou systèmes. Elle vise ainsi à expliquer les effets rendus par ces mots traditionnels sans avoir à assumer l’ontologie, la topologie et la politique qui les accompagnent[11].

Finalement, la théorie de l’acteur-réseau n’est pas en elle-même une théorie de l’action, pas plus que la cartographie n’est une théorie de la forme des lignes de côtes et des rides profondes, nous indique Bruno Latour[12]. Il s’agit simplement de qualifier ce que l’observateur devrait supposer pour que les lignes de côte soient enregistrées dans leurs motifs fractals fins. N’importe quelle forme est possible à condition qu’elle soit codée de manière obsessionnelle en longitude et latitude. De même, toute association est possible à condition d’être codée de manière obsessionnelle comme des associations hétérogènes à l’aide des traductions. C’est plus un infra-langage qu’un métalangage. C’est encore moins qu’un vocabulaire descriptif, elle ouvre simplement, contre toutes les réductions a priori, la possibilité de décrire des irréductions[13].


[1] John A. Barnes, « Class and Committees in a Norwegian Island Parish », Human Relations, n° 7, 1954, pp. 42-43;

[2] John A. Barnes, Ibidem, p. 43 ;

[3] Bruno Latour, trad. Par Monique Girard Stark, « Factures/fractures. From the concept of network to the concept of attachment », Res special issue on Factura, N°36, Autumn 1999, p. 30 ;

[4] Bruno Latour, trad. Par Monique Girard Stark, Ibidem, p. 27 ;

[5] Bruno Latour, Reassembling the Social, Oxford University Press, Oxford, 2005, p. 12 ;

[6] Farzana Dudhwala, “What is Actor-Network Theory?”, Corpus Christi College Cambridge, article disponible sur https://www.academia.edu/542543/What_is_Actor_Network_Theory ;

[7] Idem ;

[8] Farzana Dudhwala, “What is Actor-Network Theory?”, Idem ;

[9] Bruno Latour, op.cit., p. 11 ;

[10] Farzana Dudhwala, Idem ;

[11] Bruno Latour, “On actor-network theory. A few clarifications plus more than a few complications”, p. 3, version anglaise sur le web : http://www.cours.fse.ulaval.ca/edc-65804/latourclarifications.pdf

[12] Bruno Latour, “On actor-network theory. A few clarifications plus more than a few complications”, p. 9, Ibidem

[13] Bruno Latour, Idem ;

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